Généralités

Neuromythes et pédagogie

2 août 2017 • By

Nous n’utilisons que 10% des capacités de notre cerveau. Nous apprenons mieux lorsque nous recevons l’information dans notre style d’apprentissage préféré. L’exposition à la musique de Mozart à un âge précoce améliore l’intelligence générale…

Ces informations sont elles exactes selon vous ?

Actuellement, la geekosphère de la formation s’enthousiaste pour les neurosciences. Des tas d’articles, de conférences, de webinaires portent sur le sujet. Sur les étals de notre marché apparaissent de nombreux outils pédagogiques s’appuyant sur les avancées des neurosciences cognitives (ancrage mémoriel, adaptive learning…). Mais comme souvent, dès qu’il y a business, il y a contrefaçon et exploitation douteuse à des fins commerciales… On ne compte plus les néo-experts en sciences cognitives ou en neuropédagogie qui investissent nos fils Twitter et Linkedin depuis quelques mois.

Des neurosciences aux neuromythes

Après tout, c’est assez logique ce qu’il se passe avec ce presque soudain intérêt pour les neurosciences, l’émergence de la neuropédagogie et les dérives qui en découlent. Pour C. Delbé, docteur en sciences cognitives qui a travaillé sur le sujet des neuromythes en éducation, « les professionnels de la formation ont commencé à s’intéresser aux neurosciences principalement au travers des grands médias. Souvent enthousiastes envers toute information impliquant le cerveau mais simplificateurs, ils sont souvent à l’origine de déformations et de raccourcis, et ont engendré des croyances portant le nom désormais consacré de « neuromythes ».

Neuromythes : Croyances invalidées par la science à propos du fonctionnement du cerveau mais largement répandues et relayées, par divers vecteurs, dans l’esprit du profane

Origines des neuromythes

Il n’est pas toujours facile de comprendre toutes les subtilités des résultats d’une étude, son protocole et sa méthodologie. On se contente d’explication rapides, simples, univoques qui conduisent à de mauvaises interprétations, douteuses extrapolations et in fine genèse d’idées fausses. Puis, enrobées de marketing, relayées par des pseudo experts sur les réseaux sociaux, dans des ouvrages, des médias spécialisés, ils se répandent en lieu et place des études scientifiques, de l’état de l’art à jour des connaissances scientifiques sur le fonctionnement du cerveau.

Neuromythe 1 : Nous n’utilisons que 10% des capacités de notre cerveau

Il est courant de s’entendre dire que nous n’utiliserions qu’un faible pourcentage des capacités de notre cerveau. Cette affirmation, désormais admise par le public et parfois même les médias a amené au développement de pratiques pour améliorer les performances de notre cerveau, dans lesquelles on vous propose de reprogrammer ce dernier à l’aide de gym cérébrale.

Pourtant, malgré la popularité de cette croyance, aucun résultat scientifique n’est venu appuyer l’affirmation. Bien au contraire, les recherches en neurosciences ont plutôt montré qu’une simple action comme bouger un doigt peut activer une large proportion du cerveau, et que ce dernier est constamment stimulé, même durant notre sommeil (Geake, 2008). D’ailleurs, cela est visible par imagerie cérébrale : on y constate que toutes les zones du cerveau sont actives même pendant le sommeil.

Enfin, notre le cerveau consomme jusqu’à 20% de l’énergie nécessaire au fonctionnement du corps pour un poids de seulement 2% de la masse corporelle. Si 90% étaient inutiles comme le prétend la croyance populaire, un cerveau mieux proportionné et plus efficace aurait représenté un avantage sélectif considérable dans l’évolution. Donc d’un point de vue évolutionniste, l’évolution ne permet pas le gaspillage, il est donc peu probable qu’un organe si coûteux soit massivement sous-utilisé.

Neuromythe 2 : les styles d’apprentissages

Les élèves apprennent mieux lorsqu’ils reçoivent l’information dans leur style d’apprentissage préféré (visuel, auditif, kinesthésique)

Nombreuses publications, formations et produits commerciaux catégorisent les élèves en fonction de différents styles d’apprentissage et proposent des programmes pédagogiques adaptés à chacun des styles.

S’il est possible de classer les élèves d’après leur mode préféré d’apprentissage, le fait d’enseigner en fonction de ces préférences ne favorise pas un meilleur apprentissage (Pashler et al., 2008) : Les apprentissages ne seront pas plus profonds et plus durables si un enseignant enseigne exclusivement en fonction du style d’apprentissage

En revanche, il est vrai que nous apprenons tous par différents canaux : par la vue, par l’oreille, par le mouvement. Il serait alors plus judicieux d’inciter les apprenants à combiner plusieurs manières d’apprendre.

Malgré les mises en garde répétées contre les théories des styles et le fait qu’il n’existe aucune preuve neuroscientifique pour étayer cette conception, ce type d’approche est encore plébiscité dans de nombreux dispositifs de formation

Neuromythe 3 : l’effet Mozart

L’exposition à la musique de Mozart, en particulier à un âge précoce, peut améliorer l’intelligence générale. 

En 1993, Rauscher et al. publiaient que l’écoute de la musique de Mozart augmentait temporairement le raisonnement spatio-temporel, et par conséquent, une augmentation du QI allant jusqu’à 9 points chez des adultes.

Il n’en fallait pas mieux pour que l’on diffuse de la musique classique dans les écoles maternelles de Floride, qu’on offre un CD à chaque nouveau né en Géorgie et que le téléachat se mette à vendre des ceintures abdominales pour femmes enceintes.

L’effet Mozart a depuis été démystifié et l’effet de la musique classique sur l’intelligence tient de la légende urbaine depuis près de vingt ans.

Conclusions

On a vu que les Neuromythes correspondent à des dérapages qui se produisent lorsque des passerelles infondées ou mal fondées sont établies entre neuroscience et éducation.

La neuropédagogie, discipline émergente, rassemble 3 disciplines fondamentales dans l’éducation :

  • les Neurosciences cognitives
  • la Psychologie
  • les Sciences de l’éducation

La neuropédagogie, si elle rencontre un engouement important devra faire face à de nombreux défis, parmi lesquels tordre le cou aux neuromythes mais aussi traduire en séquence pédagogique cohérente les résultats des recherches…


Références :

Ouvrages et publications :

  • Tardif, E. & Doudin, P.-A. (2016). Neurosciences et cognition: perspectives pour les sciences de l’éducation. Bruxelles: DeBoeck.
  • Dehaene, S. (2013) Les quatre piliers de l’apprentissage, ou ce que nous disent les neurosciences, ParisTech Review.
  • Geake, J. (2008). Neuromythologies in education. Educational Research, 50(2), 123–133.
  • Howard-Jones, P. A. (2014). Neuroscience and education: myths and messages. Nature Reviews Neuroscience, 15(12), 817–824.
  • Masson, S. (2015). Les apports de la neuroéducation à l’enseignement: des neuromythes aux découvertes actuelles. Approche Neuropsychologique Des Apprentissages Chez L’enfant, 134, 11–22.
  • OCDE (2007), « Dissiper les neuromythes », in Comprendre le cerveau : Naissance d’une science de l’apprentissage, OECD Publishing, Paris, 115–137.

Liens web :

  • http://apprendreaeduquer.fr/mieux-connaitre-le-cerveau-pour-mieux-enseigner-15-dernieres-decouvertes-en-neuroeducation/
  • http://apprendreaeduquer.fr/mieux-connaitre-le-cerveau-pour-mieux-enseigner-55-5-neuromythes-invalides/
  • http://anti-deprime.com/2014/07/25/nutilisons-pas-10-capacites-notre-cerveau/
  • http://amyalexander.wiki.westga.edu/file/view/neuromythologies-p.pdf
  • http://journal.frontiersin.org/article/10.3389/fpsyg.2012.00429/full
  • https://eduveille.hypotheses.org/7892
  • http://www.cahiers-pedagogiques.com/Des-apports-qui-restent-discutables
  • https://eduveille.hypotheses.org/5698
  • http://www.parcoursduloupblanc.com/blog/enjeux-et-defis-neuroeducation/
  • https://neuropedagogie.com/bases-neuropedagogie-neuroeducation/qu-est-ce-que-la-neuropedagogie.html
  • http://www.la-croix.com/Famille/Education/Olivier-Houde-La-neuropedagogie-permet-tester-efficacite-methodes-apprentissage-2016-03-14-1200746604
  • http://www.neurosup.fr/fs/Root/bf6id-neuromythes_neuroe_ducation_que_bec.pdf
  • http://www.huffingtonpost.com/2013/08/19/right-brain-left-brain-debunked_n_3762322.html?utm_hp_ref=healthy-living
  • http://www.educavox.fr/innovation/recherche/les-neurosciences-la-grande-illusion-en-education
  • http://www.fondation-lamap.org/fr/page/25297/quelques-ressources-sur-les-neuromythes
  • http://www.fondation-lamap.org/fr/page/34583/les-neuromythes-fiche-synthetique
  • http://www.fondation-lamap.org/fr/page/34584/quest-ce-quun-neuromythe
  • https://static1.squarespace.com/static/510c0d84e4b0cdc785fa72c5/t/582b1a7220099eab9d56f377/1479219827893/Masson2015h.pdf

 

Cet article a été écrit avec le concours précieux de Charles Delbé, Docteur en sciences cognitives.